25 décembre 2008
POURQUOI L'ARMEE CONGOLAISE EST AUSSI FAIBLE?
Même si son mandat est renouvelé et renforcé, la Mission des Nations unies au Congo, autant qu’une hypothétique force européenne, sera confrontée à un compagnonnage difficile : les soldats de la paix devront collaborer avec les forces armées congolaises, qui sont à la fois l’instrument de l’autorité de l’Etat et la plus grande fragilité de ce dernier.
Pour comprendre la faiblesse de cette armée, il faut se rappeler que ce sont les accords de paix de Sun City, conclus en 2002 sous l’égide de la communauté internationale, qui ont donné naissance à une formule hybride : le pouvoir politique était partagé entre un président (Joseph Kabila) et quatre vice présidents. Deux d’entre eux, Jean-Pierre Bemba et Azarias Ruberwa étaient issus mouvements de rébellion, le dernier, au nom du RCD Goma, prenant en charge la Défense et la Sécurité. Au nom de la réconciliation nationale, 340.000 hommes venus d’horizons très différents se retrouvèrent au sein d’une armée en pleine restructuration tandis que des ex-rebelles, dont certains demeurés très proches du Rwanda et de leur ancien compagnon d’armes Laurent Nkunda, se voyaient octroyer des responsabilités au niveau supérieur.
Au niveau des troupes, deux premiers recensements, appuyés par l’Union européenne, ont permis d’éliminer 130.000 effectifs « fantômes » et 75.000 hommes ont été démobilisés, dont de nombreux enfants soldats, ce qui porte l’effectif actuel à 135.000 hommes. Ces derniers sont d’une valeur très inégale : après avoir séjourné dans des «centres de brassage», censés homogéniser leurs forces, ils ont formé 18 brigades dites intégrées, dont les 45.000 hommes ont suivi des formations disparates, dispensées par la Belgique, l’Afrique du Sud, l’Angola. En principe, ces hommes, qui vivent avec leurs familles dans des conditions souvent déplorables, devraient être cantonnés afin de pouvoir poursuivre leur formation. Les soldes, qui étaient de dix dollars par mois voici trois ans et sont passées à 45 aujourd’hui, sont irrégulièrement versées, et régulièrement détournées par les officiers, de même que les «frais de ménage » destinés aux familles.
Alors que les Congolais désiraient créer une « force de réaction rapide » composée de soldats opérationnels et bien formés, aucun pays ne s’est présenté pour les aider à se doter d’un tel instrument et, faute d’appui, la réforme du secteur de sécurité a marqué le pas.
Au Nord Kivu, les forces congolaises (26.700 hommes dont 12 000 soldats « intégrés ») alignées pour combattre Laurent Nkunda, se sont trouvées en état d’infériorité, malgré leur nombre et malgré le matériel coûteux dont elles avaient été dotées : peu ou pas payés, les soldats ont commis de nombreuses exactions sur les populations civiles et à plusieurs reprises ont choisi la fuite après avoir commis des pillages.
En face d’eux, les rebelles, présentés comme plus disciplinés, étaient en réalité d’impitoyables combattants, formés à l’école rwandaise et officieusement appuyés par Kigali, dont l’armée est reconnue comme l’une des meilleures d’Afrique. En outre, la loyauté de plusieurs officiers s’est avérée sujette à caution. En effet, plusieurs des commandants déployés au Nord Kivu étaient issus du RCD-Goma et ces anciens compagnons de Nkunda avaient gardé le contact avec le chef rebelle. D’autres commandants, issus des groupes Mai Mai ou proches du Pareco (patriotes résistants congolais) ont ouvertement fraternisé avec les FDLR, ces combattants hutus rwandais dont Kigali réclame inlassablement le désarmement ou l’extradition. Plusieurs raisons expliquent cette collaboration «de terrain » : les FDLR sont des combattants aguerris et occupent volontiers les positions reprises par les FARDC, tandis que sur plusieurs sites miniers, ils partagent avec les officiers congolais les bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles.
Le faible niveau d’une armée gouvernementale qui n’a pas encore eu le temps de se structurer, et les ambiguïtés de son commandement, expliquent aussi les difficultés qu’éprouvent les Casques bleus à entreprendre des opérations militaires conjointes avec d’aussi imprévisibles alliés…
source; C Braeckman
14 décembre 2008
LISTE DES ENTREPRISES IMPLIQUEES DANS LE TRAFIC DU COLTAN
Le rapport du South Africa Resource Watch (SARW) lève le voile sur ces dizaines d’entreprises qui profitent du commerce illégal du Coltan, un mélange de Tantale et de Columbium utilisé dans la fabrication des téléphones portales et des jeux vidéos. Une activité très rentable pour les rebelles et les groupes armés qui contrôlent la région… mais une activité en marge de la légalité, qui déstabilise depuis une dizaine d’années l’Est de la RDC et alimente la guerre. Le malheur de cette région est constitué des trésors de son sous-sol.
Depuis de nombreuses années des ONG, comme Global Witness, dénoncent les dérives du commerce des minerais congolais. La nouveauté du rapport du SARW… une liste, avec les noms de ces « entreprises prédatrices ». Les sociétés sont américaines , allemandes, belges, britanniques, chinoises ou rwandaises et profitent de l’absence de l’état pour se servir dans les sous-sols congolais. Voici la liste des entreprises impliquées dans le trafic du Coltan au Kivu, publiées par SARW :
1. Commet Uganda coltan trading Mr. Salim Saleh 2. Afrimex idem Grande Bretagne 3. Amalgamated Metal Corp. id. Grande Bretagne 4. Cabot Corporation tantalum processing USA 5. Cogecom coltan trading Belgique 6. Euromet id. Grande Bretagne 7. Finconcord SA id. Suisse 8. Finmining id. Saint Kitts(Antilles) 9. H.C. Starck GmbH & Co coltan processing RFA 10. Kemet Electronics capacitor/manufacture USA 11. Malaysian Smelting Cor. coltan processing Malaysie 12. Nac Kazatomprom tantalum processing Kazakhstan 13. Ningxia Non Ferrous Metals id. Chine 14. Pacific Ores Metals coltan trading Hong Kong/Chine 15. Raremet Ltd id. Saint Kitts (Antilles) 16. SLC Germany GmbH id. Allemagne 17. Sogem id. Belgique 18. Speciality Metals Company SA id. Belgique 19. Trademet SA id. Belgique 20. Trinitechinternational Inc. id/exploitation USA 21. Vishay Sprague manufacture USA/Israël 22. Eagle Wings Resources coltan exploitation Rwanda.
11 décembre 2008
INTERVIEW COMPLET DE VITAL KAMERHE
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| RD CONGO - 7 décembre 2008 - par PROPOS RECUEILLIS PAR FRANÇOIS SOUDAN |
Kabila, Nkunda, Rwanda, armée, contrats chinois, droits de l’homme... le très médiatique président de l’Assemblée nationale congolaise se livre sans détour à propos de la grave crise que traverse son pays.
Il aura 50 ans dans trois mois et tout l’avenir devant lui. Au cœur de la tempête qui balaie l’est de la République démocratique du Congo, Vital Kamerhe, président de l’Assemblée nationale depuis un peu plus de deux ans et numéro deux de facto du pays, fait entendre sa voix. Lui-même originaire du Sud-Kivu, il a, le 28 octobre, fait adopter par les députés un plan de sortie de crise prônant le dialogue avec le général rebelle Laurent Nkunda et un programme économique pour éradiquer la pauvreté, « base de la violence dans cette région ». Un programme pas forcément conforme aux desiderata du pouvoir, mais bien dans la manière de cet homme indépendant et atypique, populaire et parfois populiste, très soucieux de sa propre trajectoire et de son image au sein de l’opinion et qui a toujours fondé son soutien au chef de l’État, Joseph Kabila, sur la base d’un parler vrai et parfois d’un parler cru. De passage à Paris, fin novembre, il s’explique. Sans langue de bois.
Jeune Afrique : Laurent Nkunda est-il une « création » du Rwanda, comme on le dit à Kinshasa ? Vital Kamerhe : Il ne servirait à rien, alors que nous recherchons la paix, de prononcer ce genre de phrase provocatrice. Chacun sait d’où viennent Nkunda Batware et son mouvement, c’est un secret de polichinelle. Mais il ne serait pas bon que cela sorte de la bouche du président de l’Assemblée nationale. Nkunda et ses troupes sont une réalité avec laquelle nous devons compter. Les intégrer dans les institutions de la République, sous certaines conditions, ressort de la même logique qui nous a conduits hier à intégrer Jean-Pierre Bemba et Azarias Ruberwa au sein de ces mêmes institutions, c’est une nécessité. Prenons Nkunda au mot et discutons.
Pourquoi le Kivu est-il une poudrière ? Parce que le Kivu est riche et que cette guerre est avant tout une guerre pour l’appropriation des minerais de l’est de la RD Congo. Les intérêts miniers sont partout : derrière Nkunda, derrière les ex-FAR et les Interahamwes, derrière le Rwanda, derrière certains complices congolais. La réalité est simple. La plupart des mines du Nord-Kivu sont sous le contrôle physique des rebelles rwandais. Ce sont eux qui exploitent le coltan, la cassitérite et l’or, mais ce ne sont pas eux qui achètent et exportent ces minerais. Via toute une série d’intermédiaires, dont certains sont congolais, ces produits de notre sous-sol se retrouvent à Kigali, qui en est devenu la principale place d’exportation vers l’Asie et l’Occident, parfois aussi à Bujumbura ou à Entebbe en Ouganda. C’est paradoxal, mais c’est ainsi.
Les autorités rwandaises ont toujours nié être partie prenante dans ce genre de trafic… Je ne crois pas une seconde en leurs dénégations. Tous les experts savent que je dis vrai. Quoi qu’il en soit, la seule solution est d’établir une traçabilité de ces « minerais du sang », comme pour les « diamants du sang » de la Sierra Leone et du Liberia. Parallèlement, il faut relancer la Communauté économique des pays des Grands Lacs, la CEPGL, seule à même de fournir à un petit pays trop densément peuplé comme le Rwanda un espace économique où mieux respirer.
Êtes-vous favorable à l’envoi d’un contingent angolais au Kivu ? Tout à fait, à cent pour cent. Ce sont des troupes africaines, qui connaissent bien nos réalités. Cela ne doit pas inquiéter le Rwanda, lequel aura la possibilité de dépêcher des officiers au sein de l’Observatoire international prévu pour rassurer les uns et les autres. Ces forces angolaises auront en effet pour objectif, entre autres, de nous aider à désarmer les ex-FAR et les Interahamwes, une tâche complexe pour laquelle notre pays a besoin de l’implication de toute la communauté internationale. S’il était aussi facile de résoudre ce problème, je pense que les Rwandais, qui ont occupé pendant cinq années le Kivu, y seraient parvenus.
Nkunda a-t-il un avenir politique à Kinshasa ? Pourquoi pas ? À condition qu’il sache qu’on ne devient président qu’après avoir remporté des élections démocratiques. S’il veut le poste, il lui faudra être candidat en 2011. Et gagner dans les urnes.
Pourquoi l’armée congolaise est-elle incapable de venir à bout de la rébellion ? Parce que l’histoire se répète et que cette flambée de rébellion à l’Est survient au plus mauvais moment. Il y a onze ans, c’est avec l’aide de certains généraux de Mobutu que Laurent-Désiré Kabila a pu prendre le pouvoir. Aujourd’hui, nous avons une armée composite en pleine restructuration, au sein de laquelle les frustrations sont encore nombreuses parmi les officiers - qui souffrent de la superposition de plusieurs centres de commandement - et d’où le tribalisme n’est pas absent. Entre Nkunda et ses hommes, qui proviennent tous du RCD-Goma [Rassemblement congolais pour la démocratie, NDLR], et certains cadres issus de ce même mouvement et qui ont été intégrés au sein de notre armée, il y a encore des sympathies, des connivences. En réalité, cette armée est le produit bancal d’un partage entre une demi-douzaine de forces autrefois antagonistes. Une armée que l’on découpe ainsi comme un gâteau ne peut être que fragilisée. D’ailleurs, le chef de l’État lui-même avait à l’époque exprimé les plus vives réserves quant à cette façon de procéder. La suite lui a donné raison.
Cela n’explique pas l’indiscipline et les pillages. C’est vrai qu’on a trouvé, en vente dans les magasins de Kisangani, des stocks de rations militaires. Il y a donc eu des détournements. Comment voulez-vous qu’un soldat qui ne mange plus depuis trois jours parce que ses chefs ont trafiqué avec sa nourriture ait un comportement normal ? Tout cela nous place dans une position telle que nous n’avons pas d’autre choix, aujourd’hui, que de privilégier une solution politique et diplomatique du conflit afin d’éviter les humiliations et les pertes humaines inutiles. Discuter avec Nkunda, donc, mais aussi rétablir nos relations avec le Rwanda.
Pouvez-vous vous entendre avec le président Kagamé ? Ce n’est pas une question de sentiments, mais une affaire d’intérêts. Même en pleine guerre froide, les États-Unis et l’URSS n’ont jamais rompu leurs relations diplomatiques. Nous sommes condamnés à nous entendre.
Des crimes de guerre ont-ils été commis au Nord-Kivu ? C’est une évidence. Nous en avons tous vu les preuves sur France 24.
Par qui ? Ce sera à la justice internationale de le dire. Je souhaite que tous ceux qui ont commis ce type d’actes, quels qu’ils soient, soient déférés devant la CPI [Cour pénale internationale, NDLR].
Le gouvernement rwandais accuse votre armée de collaborer avec les ex-FAR et les Interahamwes, lesquels combattraient à vos côtés. Qu’en dites-vous ? Où sont les preuves de ces accusations ? Qu’on me les montre ! Pour le reste, ce n’est pas parce que le Rwanda a vécu un génocide épouvantable que le Kivu doit connaître un holocauste. Quittons plutôt le terrain malsain des accusations réciproques pour celui des solutions. Plus de trois mille rebelles rwandais ont déjà été rapatriés chez eux. Que la paix revienne, et l’opération de neutralisation de ces éléments reprendra.
Le président Kabila vient de limoger le chef d’état-major général de l’armée, le général Kayembe, et de le remplacer par le général Etumba. Êtes-vous d’accord ? Oui, il n’y a pas de mauvaises troupes, dit-on, il n’y a que de mauvais chefs. Le lieutenant général Didier Etumba Longila, qui est un professionnel formé à l’École royale militaire de Belgique et un ancien des Forces armées zaïroises, a la réputation d’être un bon chef. Mais changer la tête ne suffit pas. Notre armée souffre d’un mal qui la ronge. Quelle chaîne sécurisée faut-il mettre en place pour que la solde parvienne jusqu’au front sans être amputée ou détournée ? Comment faire en sorte que cette armée qui compte autant d’officiers que de soldats puisse enfin se conformer aux standards internationaux ? Comment rajeunir des effectifs composés pour moitié d’hommes de plus de 45 ans ? Les vrais défis sont là. Notre armée a besoin d’une réforme en profondeur.
Votre bureau de président de l’Assemblée, à Kinshasa, est désormais occupé par le chef de l’État, ce qui a soulevé beaucoup de polémiques. Comment en est-on arrivé là ? Le président Kabila a souhaité, dans le cadre de l’« union sacrée » contre les périls qui menacent l’est de notre pays, pouvoir mener des consultations permanentes avec les élus du peuple. Ce qui est une bonne chose. C’est moi qui lui ai proposé de s’installer dans mon bureau plutôt que de le voir siéger dans une salle d’attente en pleine session parlementaire. Tout cela est provisoire, bien entendu.
Est-il vrai, comme vos adversaires le disent, que vous avez fait récemment l’acquisition d’une luxueuse villa à Rabat, au Maroc ? Grotesque. Cela dit, Rabat est une belle ville. Si un généreux donateur est prêt à m’y offrir une villa, qu’il me le fasse savoir !
La rumeur a fait de vous un candidat sérieux au poste de Premier ministre, avant que vous soyez battu sur le fil par Alphonse Muzito. À tort. Mais c’est vrai que la rumeur a couru avec insistance, au point que le chef de l’État lui-même y a cru. Je suis très bien à l’Assemblée nationale. Le président de l’Assemblée, je vous le rappelle, est le numéro deux du pays dans l’ordre protocolaire, devant le président du Sénat et le Premier ministre.
Et puis, vous êtes originaire de l’Est, comme Kabila… Ça, par contre, c’est un faux argument. Kengo wa Dondo, qui fut de loin le meilleur des Premiers ministres de Mobutu, était comme lui un Ngbandi de [la province de] l’Équateur - ce qui ne l’a pas empêché d’être objectif.
Quel est l’état de vos relations avec Joseph Kabila ? Elles sont bonnes. Même si ma position de législateur me met parfois en équilibre délicat entre le pouvoir exécutif et ma propre famille politique. Les lois que nous élaborons doivent être le plus impartiales possible. À moi de donner au président, pour qui j’éprouve le plus grand respect, le conseil juste au bon moment. Soutenir Joseph Kabila, qui a l’immense mérite d’apporter la paix à ce pays et dont la tâche est lourde, ce n’est pas le flatter, encore moins lui mentir et lui cacher la vérité.
Existe-t-il un gouvernement parallèle autour de Joseph Kabila ? Une sorte de cabinet de l’ombre ? Ce n’est pas une spécialité congolaise, comme vous le savez. Tout ce que je souhaite, c’est que ce cabinet parallèle, s’il existe, agisse dans le sens du bien commun et pour le bien du chef de l’État lui-même, qui le mérite amplement. Des éminences grises, pourquoi pas. Mais ne perdons pas de vue que notre perspective, c’est la présidentielle de 2011 et la réélection souhaitable de Joseph Kabila.
Que pensez-vous des fameux contrats chinois ? L’objectif visé est tout à fait louable. Qui pourrait s’opposer à ce qu’il y ait, au Congo, plus de routes, d’infrastructures et de chantiers ? Mais partager cela ne signifie pas qu’il faille s’interdire de renégocier au besoin telle ou telle clause des contrats. Ce devoir de vigilance n’implique évidemment pas que l’Assemblée nationale ait des arrière-pensées obscures, non. Les recommandations que nous avons formulées au gouvernement sont claires : nous constatons que les contrats chinois sont financés par notre cuivre et notre cobalt. Or les cours de ces minerais sont actuellement à la baisse. Exemple : le cuivre était coté à 9 000 dollars la tonne au moment de la conclusion des contrats. Il est aujourd’hui à 3 000 dollars. A-t-on prévu cette évolution ? Je crains que non. Dès lors, quels palliatifs faut-il mettre en place ? Et quelles garanties avons-nous obtenues de la part des Chinois que les réalisations fournies seront pérennes, en matériaux durables et respecteront l’environnement ? J’ai posé ces questions, et les réponses que l’on m’a fournies ne sont pas satisfaisantes. Il va donc falloir rediscuter. Et puis, il faudra bien que ces chantiers démarrent un jour. On nous a dit qu’ils démarreraient le 1er août. Cinq mois plus tard, rien n’a commencé. Enfin, il est impératif de lancer un vrai débat sur ce qui fonde notre avenir. Dépendre exclusivement d’un secteur minier aussi volatil n’est pas une solution. Développer l’agriculture, exploiter nos énormes potentialités en ce domaine : voilà la voie à suivre.
Le président Kabila admet-il que vous pratiquiez en permanence le soutien critique ? Quand nous parlons ensemble, il me donne l’impression de me comprendre. Joseph Kabila est un démocrate, il sait écouter et il sait aussi que je ne le tromperai pas. Mais ce n’est pas toujours facile. Moi-même, en tant que président de l’Assemblée nationale, j’ai du mal à admettre certaines critiques et il faut une bonne dose d’ascèse pour se rendre compte que cela permet de rectifier ce qui doit l’être.
Le deuxième vice-président de l’Assemblée nationale a fait scandale à Kinshasa en vous accusant publiquement d’avoir détourné… sa propre épouse à votre profit ! Avant de se rétracter, de m’envoyer une lettre d’excuses et de faire amende honorable devant les élus du peuple ! C’est le genre d’affaire qui n’arrive qu’à Kinshasa. Je lui ai pardonné, alors que certains me conseillaient d’en profiter pour l’achever politiquement. Je dois avoir un grand cœur. Et puis je pense que ce monsieur a été manipulé par des forces qui me sont hostiles.
Les ressortissants de l’Équateur, province dont Jean-Pierre Bemba est originaire, se plaignent de violences, de tracasseries et de discriminations de la part des forces de l’ordre. Que faites-vous pour eux ? Je me suis saisi de cette situation. J’en ai parlé au chef de l’État, qui était étonné d’apprendre cela et qui m’a assuré que des dispositions allaient être prises pour y mettre un terme. J’ai également écrit en ce sens au Premier ministre. Ces abus, dit-on, sont le fait de militaires. Or je constate que le nouveau patron de l’armée, le général Etumba, est lui-même originaire de l’Équateur. Il aura donc particulièrement à cœur de résoudre ce problème. En ce qui concerne les services de sécurité, dont certains citoyens se plaignent également, l’Assemblée compte renouveler cette année son appel à leur endroit : qu’ils se conforment, le plus scrupuleusement possible, aux règles internationales en matière de respect des droits de l’homme, tout particulièrement des détenus.
Vous avez combattu avec vivacité Jean-Pierre Bemba. Vous réjouissez-vous de le voir en prison à La Haye ? En aucun cas. Jean-Pierre Bemba est un compatriote. Je pense à ses enfants, je pense à sa femme, qui est une amie proche de ma petite sœur. Et je dis : « Que Dieu l’assiste. »
Êtes-vous toujours aussi ambitieux ? Que voulez-vous dire par là ? Être réélu député en 2011 ? Briguer à nouveau la présidence de l’Assemblée ?
Briguer la magistrature suprême… Ce n’est pas à l’ordre du jour et cela ne se passe pas ainsi chez nous. C’est le parti qui présente son candidat à l’élection présidentielle.
Vous pourriez dire aussi : « Je ne serai jamais candidat contre Joseph Kabila. » Nous ne sommes plus à l’époque de Mobutu, quand on faisait croire au chef qu’on était prêt à mourir pour lui, avant de le trahir à la première occasion. Ce qui m’importe, c’est que le PPRD [Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, NDLR] demeure le premier parti du Congo, au service du peuple, du pays et du président démocratiquement élu.
Êtes-vous populaire ? Ce n’est pas à moi de le dire. Je remarque simplement que, même en Europe, je ne peux pas faire trois pas dans la rue sans qu’un Congolais vienne me saluer. Qu’en est-il au Congo ? Venez et vous jugerez par vous-même…
Avez-vous peur pour le Congo ? Oui et non. Nous sommes capables des pires déchirements, mais aussi des plus belles retrouvailles. Il ne faut jamais désespérer du Congo. |
10 décembre 2008
NKUNDA SE FOUT DE NOUS
Ce n'est pas parce qu'il est en guerre qu'il se laisserait effaroucher par un brin de fantaisie. Au contraire, le général rebelle congolais, Laurent Nkunda a autant le goût de la chose militaire que celui du spectacle. Le voici au milieu de ses collines de l'est de la République démocratique du Congo (RDC) en pleine offensive de saison des pluies. Tout baigne dans la boue, le froid, et les dérapages sanglants. Ses troupes viennent de se livrer à un massacre. Les forces gouvernementales, en face, violent, pillent, maltraitent sans relâche la population. Mais le temps des horreurs semble se suspendre lorsque Laurent Nkunda entre en scène.
Dans son bastion de Kitshanga, dans l'extrême est du Congo, non loin du Rwanda, Laurent Nkunda s'extrait avec majesté d'un énorme 4 × 4 éclatant de blancheur. Il s'empare de sa canne à pommeau en forme d'aigle et caresse distraitement sa chèvre de compagnie, tout aussi immaculée. Le voilà qui vous appelle déjà "mon ami" et entreprend de vous convertir à ses projets de développement de ce grand pays meurtri.
A ce jeu, le vétéran des guerres régionales est un orfèvre. Il est parvenu à convaincre des journalistes français qu'il avait "un modèle, de Gaulle" ; des Américains qu'il avait "un modèle, Eisenhower" ; des diplomates se sont laissé jucher sur un cheval pour une randonnée complice dans les collines du chairman Nkunda, coiffé d'un Stetson pour la circonstance.
Entre la taille, longue, le verbe, envoûtant et trouble, et le propos, d'un nationalisme flirtant avec le mysticisme, l'illusion gaullienne fonctionne à plein. La représentation ne s'interrompt que lorsque le général est trop affaibli par l'une des rechutes de la maladie qui le ronge.
En ce mois de novembre, il semble plutôt dévoré par une énergie inextinguible. Ses troupes, en l'espace d'un mois, ont conquis de vastes zones de l'est de la RDC. Les forces gouvernementales ont abandonné le terrain. Jusqu'où l'aventure pourrait-elle mener son Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) ? Jusqu'à Kinshasa, la capitale, pour renverser un pouvoir issu d'élections historiques en 2006, soutenues par l'ensemble de la communauté internationale ? Haussement d'épaules du chef rebelle : "Le monde entier dit que c'est un gouvernement élu. Elu pour tuer, oui !"
Les experts remarquent plutôt que le CNDP n'a que six mille hommes. En attendant des réponses à l'appel de Laurent Nkunda fait à tous les mécontents du Congo "de se lever" pour étendre la rébellion dans un pays vaste comme l'Europe de l'Ouest, le mouvement semble connaître une crise de croissance.
Un an plus tôt, il était au plus bas. Dans le cadre de négociations destinées à en finir avec les résurgences chroniques des mouvements armés dans la région, une offre avait été faite au chef de guerre : l'exil en Afrique du Sud, avec en prime une valise remplie de deux millions de dollars "pour des études". Il en rit encore. "Partir ? Mais ce serait une trahison, voyons !"
Laurent Nkunda est ici chez lui. Tutsi, il appartient à un groupe originaire du Rwanda, les Banyarwanda (Hutu et Tutsi), qui avaient commencé à migrer vers cette région dès le XIXe siècle, avant que les colons belges ne les transplantent massivement pour améliorer le rendement de l'exploitation sans pitié du Congo. Ces Tutsi et ces Hutu se retrouvèrent majoritaires dans deux régions, le Masisi et le Rutshuru. Ils y ont prospéré avant de devenir le combustible des incendies régionaux, comme leurs homologues Banyamulenge, Tutsi du Sud-Kivu.
Laurent Nkunda avait commencé des études à Kisangani, grande ville de l'Est, qu'il a poursuivies au Rwanda au sein de l'université des Adventistes du septième jour, quand l'histoire s'est emballée dans la région des Grands Lacs. En octobre 1990, au Rwanda, le régime hutu faisait face à une attaque des rebelles tutsi du Front patriotique rwandais (FPR). Dans la tourmente allait germer le projet d'en finir avec tous les Tutsi.
En 1992, le groupe des Bagogwe, un sous-groupe tutsi, était implacablement massacré dans le nord du Rwanda. Alors, comme tant d'autres tutsi congolais, Laurent Nkunda a rejoint le FPR, entrant dans sa première guerre. Il n'est qu'un homme du rang, un rushati ("chemise"). Pendant les trois mois de feu du printemps 1994, pendant que l'armée, les miliciens et une partie de la population hutu rwandaise se mobilisent pour exterminer les Tutsi, le FPR progresse à l'intérieur du Rwanda. Laurent Nkunda sera de la colonne qui poussera vers la frontière avec le Congo (alors le Zaïre).
La victoire du FPR a marqué la fin du génocide. Mais au Congo, près d'un million et demi de réfugiés hutu s'entassent dans des camps. Les génocidaires s'y réarment et s'y réorganisent pour lancer une contre-attaque contre le Rwanda. Les Tutsi du Congo, comme Nkunda, vont avoir la charge de préparer la guerre sur leur territoire pour le compte de l'armée rwandaise. Les Congolais ne leur pardonneront pas cette ambiguïté fondamentale.
Cette nouvelle guerre emmène Laurent Nkunda jusqu'à Kisangani. En 1997, des milliers, voire des dizaines de milliers, de Hutu sont massacrés dans la forêt avoisinante par la coalition rebelle dont fait partie Laurent Nkunda. Pas ou peu de témoins. Nkunda, aujourd'hui, affirme avoir été à cette période - mars 1997 - "en charge de la sécurité de la ville". Il dit aussi y avoir accueilli un jeune homme timide répondant au nom de Joseph Kabila. Ce dernier est alors l'adjoint du chef militaire de l'armée rwandaise. "Il était bien à l'époque. Il était calme, il écoutait. J'étais son boss à ce moment-là. Ensuite, il est devenu chef d'état-major adjoint et c'est lui qui est devenu mon boss", raconte le général rebelle.
Aujourd'hui, ils sont en guerre. Joseph Kabila est le président de la RDC. Entre-temps, un autre massacre a eu lieu à Kisangani. En 2002. La responsabilité de Laurent Nkunda y est mise en cause par plusieurs enquêtes indépendantes, dont celle de Human Rights Watch. L'ancien rushati est devenu colonel, puis général de brigade. Il a créé une nouvelle rébellion dans le Congo en partie pacifié et a lancé ses hommes vers Bukavu en 2004. Violences, viols, pillages, les soudards rebelles n'en ont été chassés que par l'intervention des Nations unies.
Cela n'empêche pas Laurent Nkunda de se voir investi d'une "mission", qui le pousse à étudier sérieusement l'économie et la politique. Mais quand cet homme de foi monte en chaire, avec dans une main la Bible et dans l'autre une kalachnikov, on ne sait s'il tente de marquer les esprits ou s'il cède à d'étranges démons. Dans son entourage, ses hommes célèbrent ses "miracles".
Une source régionale bien informée note que "ces excentricités déplaisent à Kigali, où l'on a déjà envisagé de le remplacer". Le Rwanda, discrètement, demeure le parrain de la rébellion.
Jusqu'où ira ce nouvel avatar de cette guerre de près de vingt ans dans les Grands Lacs ? Laurent Nkunda affirme ne vouloir oeuvrer que pour le bien commun, et même n'avoir qu'un désir secret : "Mener à bien une réforme de l'armée de ce pays." Simple général, donc ? "Enfin, oui, une fois le pouvoir pris, bien entendu."
Jean-Philippe Rémy
source lemonde